Préface de Claude Tauleigne
Connaissez-vous la fable du prince arabe qui meurt en laissant onze pièces d’or à ses trois fils ? Son testament stipule que le premier recevra la moitié des pièces, le second le quart et le troisième le sixième du trésor. Le deuil passé, les trois enfants se retrouvent fort dépités, le pécule laissé par leur père ne se divisant ni par deux, ni par quatre, pas plus que par six. Ils vont alors consulter le sage du village.
Après réflexion, celui-ci sort une pièce d’or de sa poche et la rajoute à l’héritage. Il peut alors exécuter les souhaits du prince : l’aîné reçoit six pièces, le second trois et le cadet deux. Après ce partage, il reste une pièce que le sage récupère et remet dans sa poche. Cette fable m’a toujours hanté car j’ai eu l’immense honneur d’apprendre qu’un nombre premier ne se divise que par lui-même et par un. Et donc que onze ne peut et ne pourra jamais se diviser ni par deux, ni par quatre, ni par six, ni même par 6,55957. Mais l’histoire montre pourtant que c’est possible : à cœur vaillant rien d’impossible.
Lorsque j’attaquai la lecture du manuscrit de Frédéric Joncour, et bien que ma mission s’arrêtât théoriquement aux seuls conseils techniques, je fus saisi par le fait que ce photographe écrivait avec un fort accent du Sud. Outrepassant mes prérogatives, je luttai des pages entières pour supprimer d’entre leurs phrases les tournures qui chantaient par trop fort la gloire du dialecte provençal. Un livre à vocation sensitométrique, même s’il reste concret, ne pouvait se permettre de sentir à ce point le romarin séchant au soleil : il fallait évidemment que l’on soit agressé par les effluves d’hydroquinone et autres bains de blanchiment. C’est la règle. Mais au fil des chapitres, mes corrections stylistiques étaient invariablement - et superbement - ignorées. Il avait fait de moi le Sisyphe de son livre.
Bientôt, ce ne fût plus l’accent qui me troublait, mais le ton. Je sentais qu’un problème le turlupinait et, malgré mes stages commandos dans les sections sensitométriques, j’étais dépassé par ses questions. Dépassé n’est pas le mot : son problème ne pouvait pas exister. Au fil de ses réflexions, Fred avait en effet décrété la caducité de la norme ISO relative aux films inversibles. Je fus donc forcé d’avouer mon incompétence car, quand le monsieur ISO dit que onze est un nombre premier, j’obéis. Pas lui. Fred s’adressa alors directement au comité ISO, dans un anglais qui sentait la lavande. Sous de légitimes interrogations de façade, il demandait purement et simplement la révision de la norme, réfutant les méthodes de mesure de la sensibilité d’un film développé en E6 et exigeant que l’on intègre la notion de « rendu de texture ». Les pontes vacillèrent et Fred seul sait comment l’histoire finira, car pour lui « onze » n’est pas une donnée quantificatrice assez significative? et peu lui chaud donc que ce nombre se divisât - ou pas - par 2 ou même par 3,14.
Je n’avais pas pris conscience de cet aspect quand j’attaquai la relecture de son livre. Qu’il me pardonne aujourd’hui d’avoir rageusement estropié son manuscrit, bien qu’il ne fasse aucun doute qu’il ait assiégé l’imprimeur pour assaisonner les épreuves finales d’expressions parfumées au thym et au romarin. Lui faudra pas plus de demi-heure !
C. Tauleigne
Pour en savoir plus sur Claude Tauleigne :
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- Malampia (son site de photographe pro) ;
- Son site personnel.
Pour connaître le pourquoi de cette préface :
Lisez l’avant-propos