Les interviews MoB : Didier Vereeck, co-fondateur du Réseau FOCALIS
L’association “Mat ou Brillant ?”, dans le cadre de ces activités de promotion de la photographie d’auteur, a décidé d’offrir aux membres du réseau FOCALIS, un espace d’expression par l’intermédiaire d’interviews régulières. David Tatin fut le premier à se préter à ce jeu parfois difficile et il s’en est sorti avec les honneurs. Aujourd’hui, j’accueille Didier Vereeck pour ce qui est, vous allez vous en aperçevoir, l’une des interviews les plus denses que j’ai fait. Je vous rassure, la densité ne vient certainement pas de mon coté et il fallait de la place pour que cette “expression libre” se fasse. Didier est donc un personnage qui vous surprendra sans doute par certaines prises de position et par la générosité de sa démarche mutualiste, qui vous confortera aussi, je l’espère, par d’autres aspects de son discourt, par exemple la nécessité de défendre la photographie comme valeur artistique incontournable. Je vous laisse donc apprécier cet échange.
MoB - Bonjour Didier, J’ai un grand plaisir à faire cette interview pour deux raisons, la première est évidente : tu es l’un des fondateurs du réseau Focalis avec Cedric Chassagne et tu en es le président. La deuxième raison est de l’ordre de l’étonnement lorsque, comme moi, nous pouvons nous apercevoir de la richesse du contenu se trouvant dans tes différents blogs, le mariage harmonieux de l’écriture et de la photographie. Justement, ce mariage est-il si évident ou bien l’un sert davantage de faire valoir à l’autre ?
Didier Vereeck - En fait ces deux activités ont pour moi été séparées pendant longtemps. J’ai commencé à écrire à l’âge de 7 ans, s’en est suivi un long blocage et j’ai recommencé à écrire de manière professionnelle en 1990, quand j’ai fondé une Sarl de communication. Là, j’ai appris à écrire efficace et je l’ai même enseigné. J’ai écrit de plus en plus, des méthodes ou des rapports (un livre publié), différents textes vendeurs comme des 4e de couvertures de livres, ou encore des journaux d’entreprises. Puis j’ai pris une année sabbatique pendant laquelle j’ai écrit des milliers de pages disons philosophiques, à 6 heures d’écriture par jour (manuscrit en attente chez un éditeur spécialisé)…
Quand j’ai repris la photo en 2000, avec une visée professionnelle, je ne savais pas encore ce qu’était un auteur. J’ai commencé par des photos de paysage et je voulais écrire des petits topos sur les régions que je photographiais mais je n’étais pas inspiré. Mes textes étaient franchement mauvais. J’ai laissé tombé. Mon premier livre photo est sorti sans textes car ils avaient été recalés par l’éditeur, qui de toute façon voulait un livre uniquement avec des photos.
En plus à cette époque, j’ai appris le peu d’intérêt de mettre des titres sur mes photos, mon envie de poésie en a pris un coup. Un graphiste a fait mon éducation, pourchassant la redondance texte-images. Bref, j’étais bien mal en point question textes !
C’est sans doute le passage à l’abstrait fin 2000 qui m’a remis le pied à l’étrier. J’ai commencé à écrire de nouveau, pour parler de ma démarche. Sans le savoir encore, je commençais à être auteur. Je crois profondément qu’un auteur a besoin d’écrire, car à travers ses photos il raconte quelque chose, et surtout il se raconte.
Ma plume était libérée et en 2002 j’ai écrit 5 romans de suite (dont deux publiés)… Inutile de dire que j’ai arrêté la photo, faute de temps. Puis j’ai repris la photo et arrêté l’écriture… Mais il me manquait toujours quelque chose. À certains moments je n’avais pas confiance dans ma plume, à d’autres en mon œil. Je n’arrivais pas à marier les deux, non que je cherche particulièrement à le faire, mais j’avais besoin des deux.
Le déclic a été… les forums. En 2005, je me suis inscris sur Chassimages, j’ai commencé donc à poster un peu sur tout. Je me suis remis à une écriture facile, comme on parle, ce que j’enseignais en 1990. Dans le même temps, je me suis mis à des textes courts, des nouvelles, des fables. Le temps moderne, très court, me convient assez bien question écriture, du genre « one-shot ». Au fond, c’est un peu comme la photo : une photo, puis deux et s’il y a œuvre, on le découvre plus tard. Un texte court c’est comme une photo, un instantané.
Le déclic a été mon premier blog en mai 2008. L’association écriture et photo s’est imposée, l’un appelant l’autre, sans qu’on sache forcément lequel est le plus important. Ça dépend du sujet, de la photo, du texte. Parfois l’un domine, d’autres fois les deux se répondent. Il n’y a pas de règle. Toutefois le blog impose l’écriture comme élément premier et ça m’a redonné le goût d’écrire sur tout. Incroyable le nombre de choses sur lesquelles on a envie d’écrire, tous ceux qui ont un blog ne me contrediront pas ! La seule limite est le temps… et finalement la photo devient secondaire (d’où le besoin d’un site, maintenant).
L’écriture facile type blog m’a réconcilié avec moi-même. J’ai besoin d’une plume et d’un œil mais l’œil on l’a dans la tête avant de le voir en photo tandis que l’écriture c’est l’inverse, du moins pour moi : je ne sais pas que je l’ai et je m’en aperçois quand je commence à écrire, surtout si je pars sur une page blanche et sans idée de ce que je vais écrire.
Il est certain que j’écris beaucoup plus que je fais des photos. Je peux être plusieurs mois sans photographier mais je reste difficilement plus de 3 jours sans écrire. Il me manque alors quelque chose et je perds l’inspiration. Car écrire, c’est tous les jours. Une seconde nature en somme. Et comme j’aime écrire sur tout, disons tous les styles, je marie de mieux en mieux textes et photos.
Ajoutons à cela la réflexion sur mon travail d’auteur photographe, on a les trois dimensions qui me sont nécessaires, la quatrième étant le physique (se déplacer dans la nature).
On peut tout à fait écrire sans réfléchir, c’est même un peu le propre de l’écriture littéraire, ou de l’écriture inspirée. Or la réflexion m’est nécessaire pour comprendre ce que je fais en photo ! Au fond, c’est ce qui me manquait jusqu’à présent. D’un côté, j’écrivais fables, nouvelles ou poésies, voire romans ou articles, sans avoir réfléchi ; ça venait « comme ça ». D’un autre je faisais des photos dans un état méditatif, en n’ayant aucune idée de ce que je faisais et le découvrant parfois un an ou deux après. Et puis un jour je me suis souvenu que j’avais commencé par réfléchir dans la vie, entre les études, ma Sarl, la conception de méthodes ; alors je m’y suis remis et là, ça a été la révélation, la réflexion était le ciment qui me manquait.
Mais comme tout ciment, il en faut peu.
MoB - Il est facile de s’apercevoir que tu maîtrises parfaitement la langue de Molière. Mais c’est bien l’aspect photographique qui m’interesse et je me suis dit finalement : « Qu’en est-il de la photographie ! ». C’est à ce moment de ma réflexion que je me suis aperçu que tu continues à faire tes images en argentiques, pourquoi ce choix ?
DV - Je ne sais pas si c’est un choix. Je suis très attaché à un certain rendu. Ce qui m’intéresse est de m’approcher de la peinture. Or vous avez certainement déjà regardé un tableau dans un musée : l’impression visuelle générale est sombre et dense. Les couleurs vives sont rares et ne sont en tout cas pas transparentes. Il y a assez peu de détails même dans les œuvres les plus détaillées.
Sans toujours le savoir, c’est toujours ce que j’ai recherché. Au début, j’ai commencé par la diapo et le tirage Ciba (Ilfochrome en fait) mais le résultat ne me plaisait guère. Pour le paysage à la rigueur, et encore, le rendu me paraissait trop caricatural.
Puis j’ai découvert le négatif, si décrié. Ce fut la révélation : des couleurs ternes, c’est ce qu’il me fallait ! Certes, j’ai tendance à les rehausser au tirage ou au scan mais il est plus facile de rehausser une couleur que de la tasser (du moins si on veut un rendu « naturel »).
J’ai continué dans mes découvertes en acceptant la diffraction des f:32, un peu obligé au départ vu mes sujets, et dont j’ai découvert les avantages : une perte de piqué. Exactement ce que je recherchais ! Une peinture n’est pas très détaillée par rapport à une photo, n’est-ce pas ?
Bien entendu, j’utilisais le polarisant pour éviter la multitude de reflets spéculaires qu’on a en macro dès qu’on s’intéresse à l’eau ou à la glace. J’ai découvert en l’enlevant de temps à autre que le polarisant avait pour moi un avantage décisif : il « tasse » les couleurs. Presque à en faire des à-plats parfois. Je suis un fou finalement, qui recherche la non-qualité en photo…
Il faut vous dire que mes peintres préférés pour le rendu des couleurs et de la matière sont De Stael surtout, et Kandinsky. Je recherche des à-plats et de la densité, et une simplification. Ce que j’obtiens en argentique à f:32 + pola, avec un 200 macro de qualité moyenne (tout de même un micro-Nikkor) ne me satisfait pas totalement mais se rapproche de ce que je cherche.
Pas besoin de vous faire un dessin pour vous dire que je n’apprécie guère le rendu numérique : trop précis et flashy pour moi. Tout le monde me disant que le numérique peut tout, il suffit de savoir le post-traiter, j’ai fait faire des tests à quelques cadors. Le résultat est intéressant mais ne me convainc pas du tout pour l’eau et la glace qui sont jusqu’à présent mes sujets abstraits de prédilection.
Cela étant, je n’ai aucune appétence pour la technique et surtout le matériel, et aucune préférence. Je peux changer du jour au lendemain si je suis convaincu. J’ai essayé S5, D300, D700, mes photos ont été développées via NX2 et DXO et je reste sur ma faim.
Pour le bois et la roche, le numérique me semble intéressant et j’aimerais bien creuser la piste. En paysage, plus personne ne supporte le grain dans un ciel en couleurs. Je suis pratiquement condamné à passer au numérique. Je préfère alors du haut de gamme pour éviter le découpage au cutter qui soit-disant n’existe plus mais reste bien présent tout de même (comparé à l’argentique).
Je sais bien que mes propos ne passent pas auprès des photographes… mais les non-photographes les comprennent tout de suite. Bref, je n’ai rien contre le numérique qui me paraît intéressant mais encore trop caricatural. Par contre, professionnellement parlant, si je vendais beaucoup de paysages, je serais déjà passé au numérique depuis belle lurette. Pas tant par goût mais parce qu’aujourd’hui les clients n’achètent plus d’argentique couleurs pour des scènes autre qu’abstraites.
MoB - Voila, j’arrive finalement aux portes (il y en a effectivement plusieurs !) de ton univers photographique. Sur l’un de tes blogs, tu parles , je cite, « de naissance de l’art abstrait naturel » depuis 2001. Cette naissance a-t’elle été pour toi synonyme, finalement, d’apparition de ta démarche d’auteur photographe ou le sentiment qui t’anime maintenant était déjà bien ancré en toi avant le travail alors engagé depuis 2001?
DV - Cette notion d’auteur ne l’a été qu’avec le temps. Je l’ai toujours été mais sans le savoir, et sans l’idée de ce que je cherchais. Avec cet art abstrait naturel (une expression donnée par un copain), je suis en quelque sorte né à mes photos : désormais je savais ce que je voulais, j’avais un cadre, un nom. La dénomination « art » a été un déclencheur important. Je me suis aperçu du gouffre qu’il y avait entre la perception des gens, qui tous disaient que mes photos étaient artistiques, et les galeristes qui me regardaient de travers.
Au départ, j’ai cru qu’il me suffirait de formaliser ma démarche. Ça m’a amené à réfléchir, donc à réintégrer la dimension qui m’avait manqué les années précédentes, à savoir la réflexion. Hélas j’avais beau écrire et réfléchir, ça ne passait pas auprès des galeristes, du moins dans les grandes galeries. Ils me parlaient de concept, et tout ce que je pouvais trouver n’était pas pour eux des « concepts ».
À cette époque, j’ai compris que je ne n’étais pas un artiste au sens « circuit de l’art » du terme, n’ayant pas fait les Beaux-Arts, n’ayant pas cet esprit-là et ne souhaitant pas l’avoir. Entendre des spécialistes parler d’art m’épuise, je dois le dire. Le sentiment d’être auteur est né confusément à cette époque : je savais ce que je voulais mais je ne savais pas l’exprimer et surtout, cela ne pouvait s’exprimer selon les codes de l’art. Comme je ne voulais pas entrer dedans, apprendre l’histoire de l’art et faire une école, j’ai décidé de me débrouiller tout seul - comme d’habitude – et de mener ma propre réflexion sans tenir compte de ce qui se fait ou ne se fait pas. En fait l’auteur est une sorte d’autodidacte de lui-même, si je puis dire !
Nettement plus tard, j’ai éprouvé le besoin de trouver la cohérence dans tout ce que j’avais fait dans ma vie. J’ai décidé de faire un CV en une page. Et là miracle, malgré l’hétéroclite de mon parcours il se dessinait quelque chose en creux. Je ne vous dirai pas en une phrase car ça fait vite pompeux, mais l’essentiel était là désormais : j’avais une vision de moi-même et j’étais émerveillé des méandres : sans m’en apercevoir, j’avais toujours été au milieu du courant et non à droite ou à gauche comme je l’avais cru de prime abord.
De là sont nés quelques-uns des autres termes que j’utilise pour décrire mon travail, comme « l’âme de la terre » ou « la nature et le soi ». Ce qui m’intéresse via la photo est de montrer en quoi la nature est notre reflet, conviction issue de ma pratique de la méditation. L’intégralité de mon parcours y compris des activités apparemment hors champ ont contribué à établir mes convictions et à trouver comment les exprimer. Dans cette optique l’écrit et la photo sont le miroir l’un de l’autre, comme la méditation et la réflexion le sont deux à deux.
Toutefois je ne veux pas trop théoriser car ce qui m’intéresse quand je suis dehors, appareil photo en mains ou pas, c’est le rapport direct avec l’univers. Certains parlent d’union avec la nature mais ce qui m’intéresse n’est pas l’union ou l’osmose, pas la fusion, mais le rapport, l’échange : la nature et le soi comme un couple, en quelque sorte, avec ses hauts et ses bas et la découverte l’un de l’autre, l’apprentissage et l’écoute.
MoB - « L’auteurité » est, dans le même ordre d’idée, une notion qui te tient à coeur et que tu défends, peux-tu nous en dire plus ?
DV - L’auteurité n’est qu’un mot de plus peut-on penser mais il s’est imposé, tout simplement. Il n’est pas très beau, j’en conviens. Il fallait ce mot car il m’est apparu au fil du temps qu’être auteur était vraiment quelque chose de spécifique.
Or ce n’est ni un métier ni une profession. C’est un peu normal car beaucoup d’amateurs sont auteurs. Le fait d’être auteur n’a rien à voir avec un statut professionnel, ce qui compte est la démarche. Il n’y a pas de différence de qualité entre un auteur qui y passe du temps et un pro qui y consacre ses loisirs. Quant à la différence avec les gens qui comme moi ne font que ça, elle est ailleurs : dans l’exploration, la cohérence des expériences diverses, la construction de quelque chose, l’expérience, la disponibilité. Cela ne se mesure pas en termes de qualité des photos, par exemple, mais on sent « autre chose », je pense.
Je me suis en outre aperçu, au gré des discussions de forum, et avec divers représentants de l’administration, que tout le monde confondait le terme auteur pris au sens commun avec le statut administratif. Au fond, il m’est arrivé un peu la même chose qu’avec l’art. La différence, c’est qu’auteur je le suis, je me sens profondément auteur même aux périodes où je ne crée pas, aussi j’ai voulu créer une identité qui s’affranchisse des statuts, des normes et des codes : c’est l’auteurité.
J’espère que ce concept s’imposera peu à peu, il semble que cela puisse car il rencontre pas mal d’échos. Si vous avez quelque chose à dire ou à montrer et que vous vous affranchissez des codes (ne fut-ce que par méconnaissance ou désintérêt), alors vous êtes auteur, et intéressés par l’auteurité !
MoB - Il n’y a qu’un pas à faire pour parler donc du réseau Focalis et de ton implication très importante dans ce concept d’entreprise… associative. Je connais un peu la réponse (j’ai fini par comprendre) mais j’aime encore te l’entendre l’expliquer, finalement en parlant du réseau : de quoi s’agit t’il concrètement et qu’elle en a été l’origine ?
DV - L’origine connue est venue du texte d’un photographe qui se plaignait de la mort de son activité, sur un forum. J’ai saisi l’occasion et j’ai proposé de lancer un réseau. Comment ai-je eu l’idée ? Difficile à dire ; il y avait déjà eu plusieurs tentatives en ce sens. J’avais voulu monter un groupe de défense contre le vol de photos, qui a donné le blog piratagir, mais rien d’autre. J’avais aussi rencontré Cédric à Montier, il souhaitait qu’on forme un duo. Ça ne se fera pas finalement mais à travers toutes ces discussions l’idée a germé inconsciemment, aussi est-il cofondateur car il s’est impliqué tout de suite. Ainsi l’idée a pris corps.
La notion de réseau est venue du constat de mon plus grand manque : les relations. Je m’étais peu de temps auparavant inscrit sur Viadéo. Je ne m’y suis pas impliqué et ça ne semblait pas la solution mais j’ai compris alors tout ce qu’on pouvait gagner à échanger des contacts. J’ai supposé que des gens qui ne se seraient jamais rencontrés sans un réseau pouvaient créer quelque chose ensemble. J’ai vu sur Viadéo des connaissances de mon époque formateur-consultant des années quatre-vingt-dix, et la boucle était bouclée. À cette époque (1990), j’avais créé une Sarl avec de très nombreux associés, avec cette idée de les impliquer dans un développement collectif, chacun apportant ses compétences. Ça n’avait pas pris. Mais aujourd’hui, il y a de grosses différences : internet qui permet de travailler efficacement à distance notamment via un forum privé, et les différents contacts dont j’ai parlé plus haut. Et surtout, un besoin !
Tout naturellement, j’ai voulu structurer le réseau comme une entreprise, à cette différence que chacun serait acteur de son développement. C’est exactement ce qu’il faut à des auteurs, qui ont l’habitude de mener leur barque, d’être autonomes. Quand on est auteur on est une entreprise complète à soi tout seul mais on n’a pas toutes les compétences, bien sûr. D’où nos problèmes.
L’association était le meilleur statut pour ce que nous voulions faire mais du fait de nos besoins, il fallait la structurer en pôles dans lesquels chacun apporte ses compétences, aussi maigres soient-elles. C’est merveilleux de voir comment un travail d’équipe peut ainsi se construire, pas au sens habituel d’une équipe avec un chef, plutôt entre individus qui mettent à disposition leurs ressources.
Si au début le réseau était fondé sur le besoin d’échanges de contacts, très vite cette construction collective est devenue plus importante encore. Il y avait un tel besoin que sur notre forum privé, c’est parti dans tous les sens. Même si aujourd’hui ça s’est calmé (heureusement), on sent un besoin profond d’avancer dans toutes les directions, de devenir un auteur qui soit une « unité de production » et sur cette base de construire des projets ensemble.
À part ça, le réseau est né également du constat d’isolement dans lesquels sont les auteurs. Si la solitude nous est nécessaire, l’isolement nous enferme. Un auteur est parfois quelqu’un de quasiment désinséré socialement. Et même ceux qui ont un job manquent de contacts en entreprise, là où sont des cadres susceptibles d’acheter des œuvres. C’est là également que se trouve l’argent prêt à s’investir dans de nouvelles actions de communication, pourquoi pas avec des auteurs, histoire de renouveler le genre. Quant aux sponsors et mécènes, les auteurs isolés ont du mal à les contacter, et surtout à les intéresser, notamment à long terme. Le réseau a vocation à trouver des partenaires qui nous suivent, outre les actions ponctuelles.
Enfin, chaque auteur a diverses compétences mais pas nécessairement assez pour monter des prestations complexes, à destination des entreprises ou des collectivités. J’espère que le réseau offrira de nouveaux services, répondant à des besoins soit peu satisfaits par le marché, soit inexistants. Mais ça, c’est pour le moyen et long terme.
MoB - Tu souhaites, à terme, que le réseau Focalis soit suffisamment fort entre autres pour proposer une alternative intéressante puis incontournable et en partenariat avec les agences face aux microstocks notamment. Selon toi, ces « agences photos discount » sont-elles totalement responsables de la déliquescence du marché de la photographie ou bien la raison en est-elle plus profonde ? Peut-être, finalement, une incapacité qu’ont les photographes à diversifier leurs offres et à etre attractifs, une notion que l’on peut opposer au « statut » d’auteur photographe.
DV - Un microstock n’est pas une agence car il n’offre aucun des services d’une agence qui, si elles veulent survivre et nous apporter quelque chose, peuvent le faire justement sur le terrain des services. Quant au réseau, il a vocation à être complémentaire des agences et non concurrent.
Les microstocks ne sont pas les reponsables de la mort de la photo qui se vend, juste un accélérateur, et un révélateur. Finalement, sans eux, le monde de la photo aurait peut-être continué à ronronner en agonisant lentement. Aujourd’hui on s’aperçoit que les vieilles règles sont mortes, certains veulent se battre pour les conserver, je suis pour le fait de faire autre chose. Il est temps car l’offre est pléthorique et du point de vue du client, pourquoi acheter ce qu’il trouve gratuitement ?
Certains photographes ont réagi en délaissant la photo type microstock, qui est de la bonne photo mais standard et facile. Ils se sont mis à faire des prestations plus pro, complexes sur le plan technique. D’autres ont cherché davantage d’originalité avec la difficulté d’en trouver le bon niveau car en général ce qui est trop original ne se vend pas.
Et puis il y a les autres, tous les auteurs qui ne savent pas qu’ils le sont. Eux vendaient déjà mal, ils ne vendent plus. Au milieu du fast-food photographique, leurs photos ne sont plus vues, si ce n’est pour faire un portfolio gratuit de temps à autre, qui donne une caution à tel ou tel magazine. Quant à l’édition, c’est rarement intéressant financièrement. Tout cela est bien maigre pour gagner sa vie. Beaucoup se disent « Bon, si c’est comme ça, je vais arrêter ». Seulement voilà, ils ne le peuvent pas, le besoin de créer est plus fort qu’eux, de même que la passion de la photo. Ajoutons que leur parcours complexe et hors normes leur enlève souvent toute chance de faire autre chose.
Alors il est temps de se singulariser, pas seulement par l’originalité des photos mais également par sa singularité d’individu : mettre de soi dans sa photo, là est la clé. On remarque d’ailleurs dans l’édition que le public est très sensible aux histoires personnelles. Aujourd’hui, on vit dans un monde d’individus qui se ressentent isolés, et de ce fait veulent savoir comment le voisin s’est construit, comment il vit au quotidien. Eh bien, l’auteur est le voisin créateur, un être singulier qui a pris un chemin de traverse, et c’est ce qu’il nous faut mettre en avant.
MoB - Afin d’exprimer cette difficulté, difficulté que je vis donc aussi à moindre niveau, j’ai pour habitude de parler de la photographie à regret comme « un art mineur au service des arts majeurs ». Je sais que la question va te sembler curieuse mais y a-t-il une solution à apporter face à ce constat ?
DV - Oui, la solution est simple : s’affranchir du monde de l’art. Je sais que ce que je dis ne plaît pas : pour moi l’art est mort. Il y a eu des choses formidables mais l’art s’est emparé de la création, il l’a préemptée. Or ça ne marche pas comme ça. Il y a mille formes de la création, pas besoin de savoir si c’est de l’art ou pas. L’essentiel est de le faire, de se faire plaisir, et pourquoi pas de le montrer, voire de le vendre. Toutes ces étapes (montrer, vendre) ne sont pas à tous nécessaires, chacun fait à sa façon.
La solution est de se considérer auteur et non artiste, de ne pas se laisser enfermer dans des cercles, et de s’adresser directement à nos clients, sans passer par des intermédiaires qui sélectionnent nos œuvres en fonction de critères obsolètes ou qui ne nous conviennent pas. Rien n’empêche de fonctionner avec les galeristes qui ont renouvelé leur regard et leur pensée, mais ils sont rares !
Il ne faudrait tout de même pas résumer l’art à l’étroit monde du circuit de l’Art. J’ai d’ailleurs très récemment écrit un article à ce sujet : Auteur est un métier d’avenir.
L’art, c’est un peu comme la poésie : beaucoup se sentent poètes, peu le sont réellement. Et alors ?
MoB - Je ne souhaite quand même pas finir sur une note pessimiste étant d’un naturel plutôt optimiste. Tu exposes au festival de Montier-en-Der cette année, une belle reconnaissance mais au-delà de cette réussite, as-tu d’autres projets que tu souhaiterais faire partager à nos lecteurs ?
DV - Mon projet actuel, c’est surtout le réseau Focalis ! Le monter ne se fait pas en un jour. Mon rôle est d’impulsion et de coordination et ça me demande d’y être très présent. Du coup, la photo et même l’écriture passent au second plan, temporairement.
J’ai néanmoins un gros projet de livre d’auteur sur l’art abstrait naturel, pour lequel j’ai besoin de trouver par exemple une entreprise qui pourrait l’offrir en cadeau de fin d’année, à ses salariés ou ses clients. J’ai divers autres projets d’édition, dont certains seront sans doute montés par le réseau.
Au niveau prise de vues, je suis un peu en stand-by actuellement car je voudrais renouveler mon approche sans savoir par quel bout m’y prendre. J’ai l’idée de passer au numérique pour aborder les choses sous un autre angle, notamment avec des projets sur la roche, le bois et aussi le paysage.
Toutefois je ne fonctionne pas tellement en projets. Ça me vient comme ça et les divers changements de direction que j’ai déjà pris ont été inopinés !
MoB - Voila, l’interview est donc terminé. Je te remercie beaucoup, Didier, d’abord de ta franchise et de ta détermination. je devine que le réseau FOCALIS, à travers ce que tu viens de dire, a du “pain sur la planche. Il n’est sans doute qu’au tout début d’une longue aventure qui, je l’espère, sera riche d’echange de qualité. Je te remercie aussi beaucoup pour la passion qui t’anime, communicative et motivante. Ci-dessous : quelques unes de tes publications et les liens vers tes différents blogs
A BIENTÔT
Porpos recueilli par Michel Lecocq
Publications photo
• 2002 « Envoûtante Lorraine », Éditions Serpenoise, prix photo des Conseils généraux
• 2004 « Le Fou de l’Antarctique », mes images sur un texte de Jacques Osanati, Éditions Luigi Castelli
• 2006 « Tableaux photographiques autour de l’œuvre de Cézanne : à la frontière du motif et de l’abstraction », textes et photos, ARANA Éditions
• 7 autres publications dont un roman
Blogs
• Photo nature : l’âme de la Terre
• Photos des Vosges, lieux, informations
• Photos de Lorraine, Les 22 pays lorrains
• Photos du Queyras, randonnées, lieux, récits
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• Photos Provence, les lieux et leur protection









Superbe interview, où l’on découvre toute la richesse et la complexité d’un auteur qui n’arrive pas a aimer ses oeuvres mais qui finit toujours par revenir à la création … Bon vent à tous tes projets Didier !
mai 11th, 2009 at 6:49